UN MANIFESTE POUR LA TERRE
Préambule
Bien des mouvements artistiques et philosophiques ont
produit des
manifestes qui proclament des vérités qui semblaient
aussi manifestes a leurs
auteurs qui les cinq de leurs mains. Ce manifeste, lui aussi, affirme
des vérités
intrinsèquement évidentes, aussi patentes que le
merveilleux environnement fait
de cinq éléments – terre, air, eau, feu et lumière
solaire, organismes – dans
lequel notre être est enraciné , et ou nous vivons et
bougeons. Ce manifeste
est centré sur la Terre. Avec lui, le système de valeurs
ne se focalise plus
sur l’humanité, mais sur l’écosphère qui
l’entoure, ce réseau de structures et
de processus organiques, inorganiques, et symbiotiques qui constitue la
planète
Terre. L’Écosphère est la matrice créatrice de
vie qui enveloppe tous les
organismes et se mêle intimement à eux dans l’histoire de
l’évolution depuis
les origines. Les organismes sont faits d’air, d’eau, et de
sédiments, qui à
leur tour portent des empreintes organiques. La composition de l’eau de
mer est
maintenue par des organismes, qui agissent également pour
stabiliser une
atmosphère improbable. Les plantes et les animaux ont
formé le calcaire des
montagnes dont les sédiments composent nos os. Les fausses
séparations que nous
avons établies entre le vivant et le non-vivant, le biotique et
l’abiotique,
l’organique et l’inorganique, mettent en danger la stabilité et
le potentiel
d’évolution de l’Écosphère. Les dix mille ans pendant lesquels l’humanité a fait
l’expérience d’un mode
de vie aux dépens de la nature sont un échec. La raison
essentielle est que
nous avons accordé à notre espèce une importance
suprême. Nous avons eu le tort
de considérer la Terre, ses écosystèmes, et leur
myriade d’éléments organiques
et inorganiques simplement comme des fournisseurs, dont la valeur
n’était
reconnue que s’ils servaient nos besoins et de nos désirs. Il
est urgent que
nous ayons le courage de changer notre façon de voir et d’agir.
Nombreux sont
les diagnostics et les remèdes qui entendent guérir la
relation entre la terre
et l’être humain, et nous mettons ici l’accent sur le
remède visionnaire qui
parait essentiel pour le succès de tous les autres. C’est une
nouvelle
conception du monde, enracinée dans l’Écosphère
planétaire, qui nous montrera
le chemin. Déclaration de conviction
Nous sommes tous à la recherche d’un sens à
donner à la vie, de convictions
dont ce sens découlerait et qui prennent des formes diverses.
Nombreux sont
ceux qui se tournent vers des fois qui ignorent ou minimisent
l’importance de
ce monde et qui ne comprennent pas véritablement que nous sommes
nés de cette
Terre et nourris par elle tout le temps de notre vie. Dans la culture
industrielle qui domine notre époque, l’idée que la Terre
est notre foyer n’est
pas un percept qui s’impose de façon immédiate. Nous
sommes peu nombreux à
considérer la matrice qui nous enveloppe, et à laquelle
nous retournons tous à
la fin, avec un sentiment d’émerveillement. Parce que nous
sommes issus de la
Terre, l’harmonie de ses paysages, de ses mers, de ses ciels et de ses
innombrables et magnifiques organismes est porteuse d’une signification
profonde que nous comprenons à peine. Nous sommes convaincus que tant que la Terre ne sera pas
reconnue comme
l’indispensable terrain commun pour toutes les activités de
l’homme, les êtres
humains continueront à faire passer en premier leurs
intérêts immédiats. Sans
une perspective écocentrique qui enracine nos valeurs et nos
buts dans une
réalité qui dépasse celle de notre propre
espèce, il sera impossible de résoudre
les conflits politiques, économiques, ou religieux. Tant et
aussi longtemps que
notre étroite focalisation sur les communautés humaines
ne élargira pas pour
inclure les écosystèmes de la Terre, les régions
et localités ou nous résidons,
les tentatives de développer un mode de vie durable et sain
échoueront. L’héritage de l’humanité, qu’elle ignore
souvent, est un attachement
confiant envers l’Écosphère, une empathie
esthétique pour la Nature qui nous
entoure, un sentiment d’admiration respectueuse pour le miracle de la
Terre
vivante et ses harmonies mystérieuses. Si nous reprenons
chaleureusement
contact avec lui, notre lien avec le monde naturel viendra remplir les
manques
dans une vie passée dans un monde industrialisé. Des
finalités écologiques importantes,
que la civilisation et l’urbanisation ont obscurcies,
réapparaîtront. Le but
final est la restauration de la diversité et de la beauté
de la Terre, dont
notre espèce prodigue sera de nouveau un membre doté d’un
sens de la
responsabilité, de la coopération, et de l’éthique. PRINCIPES FONDAMENTAUX Principe 1 : l’Écosphère est au centre des
valeurs de
l’humanité Principe 2 : La créativité et la
productivité des
écosystèmes de la Terre dépendent de leur
intégrité Principe 3 : La vision du monde centrée sur la Terre
est
confirmée par l’histoire naturelle Principe 4 : l’éthique écocentrique est
enracinée dans la
conscience de notre place dans la nature Principe 5 : Une vision du monde écocentrique
apprécie la
diversité des écosystèmes et des cultures Principe 6 : L’éthique écocentrique
défend la justice
sociale PRINCIPES D’ACTION Principe 7 : Défendre et préserver le
potentiel de
création de la Terre Principe 8 : Réduire la population de la Terre Principe 9 : Réduire la consommation par l’être
humain d’éléments
de la Terre Principe 10 : Promouvoir la gouvernance écocentrique Principe 11 : Diffuser le message PRINCIPES FONDAMENTAUX
Principe 1 :
l’Écosphère
est au centre des valeurs de l’humanité
L’Écosphère, le globe terrestre, est la source
qui génère la créativité de
l’évolution. C’est des écosystèmes inorganiques et
organiques qu’ont émergé les
organismes, tout au début les cellules bactériennes et
finalement ces
associations complexes de cellules qui forment les êtres humains.
Il en découle
logiquement que les écosystèmes dynamiques qui
s’expriment partout dans
l’Écosphère dépassent en valeur et en importance
l’espèce qu’ils englobent. La réalité et la valeur de l’être
extérieur ou écologique de l’individu ont
attiré peu d’attention, comparé à toute la
réflexion philosophique consacrée à
son être intérieur, qui représente un point de vue
individualiste qui détourne
l’attention des besoins écologiques et néglige
l’importance vitale de
l’Écosphère. Cet homocentrisme (anthropocentrisme), qui
s’étend à la société
sous la forme d’une attention portée au bien-être humain
et à lui seul, est une
doctrine égoïste qui ne prend en compte que l’espèce
humaine et s’avère
destructrice pour le monde naturel. Le biocentrisme, qui déploie
sympathie et
compréhension au delà de l’espèce humaine,
constitue un progrès éthique, mais
son échelle reste limitée. Il ne parvient pas à
prendre en compte l’importance
de l’entourage écologique dans sa globalité. Sans cette
priorité à accorder à
la Terre en tant que contexte, le
biocentrisme
redevient facilement un homocentrisme chauvin, puisque, de tous les
animaux,
lequel est le meilleur et le plus sage ? L’écocentrisme,
qui souligne le
fait que l’Écosphère est le principal système
générateur de vie, et non
simplement un support pour la vie, constitue le mode de pensée
qui pourra
guider l’humanité à l’avenir. Nous, êtres humains, sommes des expressions
conscientes des forces
génératives de l’Écosphère, et notre
façon de sentir individuellement que nous
sommes en vie est indissociable de l’air, l’eau et la terre que
réchauffe le
soleil, et de la nourriture que fournissent les autres organismes.
Comme dans
le cas de tous les autres êtres vivants nés de la Terre,
le long processus de
l’évolution nous a mis en harmonie avec ses résonances,
ses rythmes cycliques,
et ses saisons. Les langues, la pensée, les intuitions, tout
cela découle
directement ou métaphoriquement de notre existence physique sur
la Terre. Au
delà de l’expérience consciente, chaque individu incarne
une intelligence, une
sagesse innée du corps, qui, instinctivement, le rend apte
à participer de
façon symbiotique aux écosystèmes terrestres.
Comprendre que l’être humain est
un Terrien permet de ne plus centrer nos valeurs sur l’Homo
Sapiens mais sur la planète Terre, de passer de
l’homocentrisme à l’écocentrisme. Principe 2 : La
créativité
et la productivité des écosystèmes de la Terre
dépendent de leur intégrité
Le terme « intégrité »
fait référence à l’intégralité, la
complétude, la capacité des écosystèmes
à fonctionner pleinement. Le point de
référence est les écosystèmes naturels,
énergisés par le soleil et
intacts : par exemple, une étendue productive du plateau
continental, ou
une forêt humide tempérée avant le début de
la sédentarisation, lorsque les
êtres humains vivaient essentiellement de cueillette. Bien que
ces périodes
soient passées pour toujours, leurs écosystèmes,
ou ce que nous pouvons en
savoir, nous fournissent toujours les seuls modèles connus pour
un
développement durable dans l’agriculture, la sylviculture, et la
pèche. Les
échecs actuels dans ces trois activités agricoles
industrialisées témoignent
des effets d’une intégrité qui se
détériore : baisse de la productivité et
de l’attrait esthétique, et dégradation incessante des
fonctions vitales des écosystèmes. La capacité à évoluer de la Terre et de
ses écosystèmes régionaux ainsi que
la poursuite de leur productivité nécessitent que leurs
structures clés et
leurs processus écologiques soient préservés.
Cette intégrité interne dépend de
la préservation de communautés avec leurs innombrables
formes de coopération et
d’interdépendance qui résulte de l’évolution.
L’intégrité dépend de chaînes
alimentaires et de flux énergétiques complexes, de sols
non érodés et de cycles
d’éléments essentiels comme le nitrogène, le
potassium, le phosphore. De plus,
les compositions naturelles que sont l’air, les sédiments, et
l’eau sont partie
prenante des fonctions et des processus sains de la Nature. Le fait que
ces
trois éléments sont pollués, ainsi que
l’exploitation des éléments constitutifs
organiques et inorganiques, affaiblissent l’intégrité des
écosystèmes et les
normes de l’Écosphère, source d’une vie capable
d’évolution. Principe 3 : La vision du
monde centrée sur la Terre est confirmée par l’histoire
naturelle
L’histoire naturelle est l’histoire de la Terre, en train de
se dérouler.
Les cosmologistes et les géologues parlent des débuts de
la Terre il y a plus
de quatre milliards d’années, de l’apparition de minuscules
créatures marines
dans les premiers sédiments, d’animaux terrestres qui
émergent de la mer, de
l’Ère des dinosaures, de l’évolution par influences
mutuelles des insectes, des
plantes et des mammifères, de qui, dans la période
géologique récente, sont
descendus les primates et l’humanité. Nous partageons un
patrimoine génétique
et des ancêtres communs avec toutes les autres créatures
qui font partie des
écosystèmes de la Terre. Ce récit si convaincant
replace l’humanité dans son
contexte. Les histoires de la Terre qui se déroulent pendant des
millénaires retracent
notre évolution en compagnie de myriades d’organismes via un
processus de
conformité, et pas uniquement de rivalité. La
réalité de la coexistence
organique révèle le rôle important du mutualisme,
de la coopération, et de la
symbiose au sein de la grande symphonie terrestre. Les histoires et les mythes culturels qui forment nos
attitudes et nos
valeurs nous disent d’où nous venons, qui nous sommes, et vers
quel avenir nous
allons. Ces histoires ont été centrées de
façon irréaliste sur l’homme et/ou sur
l’au-delà. En comparaison, le récit de l’histoire
naturelle de l’humanité,
fondée sur des faits et regardant vers l’extérieur,
histoire faite de poussière
d’étoile, douée de vitalité et rendue possible par
les processus naturels de
l’Écosphère, n’est pas seulement convaincante mais aussi
bien plus merveilleuse
que les mythes traditionnels centrés sur l’homme. En
dépeignant l’humanité en
contexte, sous la forme d’un élément organique du globe
planétaire, les récits
écocentriques révèlent aussi un but fonctionnel et
une finalité éthique :
l’être humain au service de l’ensemble plus large que forme la
Terre. Principe 4 : l’éthique
écocentrique trouve sa source dans la conscience de notre place
dans la nature
L’éthique concerne ces attitudes et ces façons
d’agir altruistes qui
découlent de nos valeurs profondes, c’est-à-dire de notre
sens de ce qui est
fondamental. Une véritable appréciation de la Terre
suscite un comportement
éthique envers elle. Lors de l’enfance, l’amour de la Terre
découle
naturellement de l’expérience de la nature, et à
l’âge adulte il est nourri par
le fait de vivre dans un seul endroit, si bien que les paysages
terrestres et
aquatiques, les plantes et les animaux, nous deviennent aussi familiers
que les
voisins que nous connaissons. La vision du monde et l’éthique
écologiques qui
trouvent leurs valeurs primordiales dans l’Écosphère
tirent leur force de
l’exposition au monde naturel et semi naturel, au milieu rural
plutôt qu’au
milieu urbain. La conscience de notre statut dans ce monde suscite
l’émerveillement, le respect admiratif, et la volonté de
restaurer, de
sauvegarder, et de protéger la beauté séculaire de
l’Écosphère et ses processus
naturels, qui ont fait leurs preuves depuis des temps
immémoriaux. La Planète Terre avec ses écosystèmes
variés et leurs éléments matriciels -
air, terre, eau, et organismes - entoure et nourrit chaque individu et
chaque
communauté, donnant la vie de façon cyclique et reprenant
son cadeau. La
conscience de soi comme être écologique, nourri par l’eau
et les autres
organismes, et comme animal respirant de l’air, vivant dans cette
interface
fertile et chauffée par le soleil ou l’atmosphère
rencontre le sol, fait naître
un sentiment de connexion avec la Nature nourricière et de
révérence pour son
abondance et sa vitalité. Principe 5 : Une vision du
monde écocentrique apprécie la diversité des
écosystèmes et des cultures
Une révélation primordiale de la perspective
centrée sur la terre est la
variété et la richesse étonnantes des
écosystèmes et de leurs éléments
organiques et inorganiques. La surface de la Terre présente une
variété
d’écosystèmes arctiques, tempérés et
tropicaux qui est esthétiquement
séduisante. Dans la mosaïque globale, les nombreuses
différentes variétés de
plantes, d’animaux, et d’êtres humains dépendent de la
diversité des paysages,
des sols, des eaux et des climats locaux qui les accompagnent. Par
conséquent,
la biodiversité, la diversité des organismes,
dépend du maintien de
l’écodiversité, la diversité des
écosystèmes. La diversité culturelle, qui est
une forme de biodiversité, résulte historiquement du fait
que les êtres humains
ont adapté leurs activités, leurs pensées, et
leurs langues à des écosystèmes
géographiques spécifiques. Par conséquent, tout ce
qui détériore et détruit les
écosystèmes est un danger et une insulte à la fois
culturel et biologique. Une
vision du monde écocentrique apprécie la diversité
sous toutes ses formes,
humaines et non humaines. Chaque culture humaine du passé a
élaboré une langue unique, enracinée,
d’un point de vue esthétique et éthique, dans les
paysages, les sons, les
odeurs, les goûts et les impressions typiques de la région
particulière de la
Terre où elle vivait. Une telle diversité culturelle,
fondée sur les
écosystèmes, était cruciale car elle
générait des méthodes de vie durables dans
différentes régions de la Terre. Aujourd’hui les langues
écologiques des
peuples aborigènes, et la diversité qu’elles
représentent, sont aussi menacées
que les espèces des forêts tropicales, et cela pour les
mêmes raisons : le
monde subit un processus d’homogénéisation, les
écosystèmes un processus de
simplification, la diversité est en déclin, la
variété est en voie de
disparition. Une éthique écocentrique lance un
défi à la globalisation
économique de notre époque, qui dédaigne la
sagesse écologique enracinée dans
cette diversité de cultures, et la détruit au nom du
profit à court terme. Principe 6 : L’éthique
écocentrique
défend la justice sociale
Nombreuses sont les injustices au sein des
sociétés humaines qui découlent
de l’inégalité. De ce fait, elles forment un
sous-ensemble parmi les injustices
et inégalités plus générales
infligées par les êtres humains aux
écosystèmes de
la Terre et a leurs espèces. L’écocentrisme, avec ses
formes de communauté
étendues, souligne l’importance de tous les composants
interactifs de la Terre,
y compris nombre d’entre eux dont la fonction reste mal connue. Par
conséquent,
la valeur intrinsèque de toutes les parties des
écosystèmes, organiques ou
inorganiques, est prise en compte sans qu’il soit interdit de les
utiliser
prudemment. « La diversité dans
l’égalité » est la norme :
une loi écologique fondée sur le fonctionnement de la
Nature fournit ainsi une
ligne de conduite éthique pour la société humaine.
Les écologistes sociaux critiquent à juste
titre l’organisation
hiérarchique des sociétés humaines qui
établit une discrimination contre les
plus faibles, en particulier les femmes et les enfants
défavorisés. L’argument
selon lequel la progression vers un mode de vie durable sera
freinée jusqu'à ce
que les avancées culturelles adoucissent les tensions
nées de l’injustice
sociale et des inégalités sexuelles est vrai
jusqu'à un certain point. Ce qu’il
ne réussit pas à prendre en compte, c’est le rythme
rapide de l’actuelle
dégradation des écosystèmes de la Terre, qui
augmente les tensions entre les
êtres humains tout en supprimant des options qui rendraient
possible un mode de
vie durable et l’élimination de la pauvreté. Les
problèmes de justice sociale,
aussi importants soient-ils, ne pourront être résolus tant
que l’hémorragie des
écosystèmes ne sera pas arrêtée en mettant
fin aux philosophies et des
comportements homocentriques. PRINCIPES D’ACTION
Principe 7 : Défendre et
préserver le potentiel de création de la Terre
Les pouvoirs de création de la Terre s’expriment
à travers la robustesse de
ses écosystèmes géographiques. Par
conséquent, la première priorité de la
philosophie écocentrique est la protection et la restauration
des écosystèmes
naturels et des espèces qui les composent. En l’absence de
collisions avec des
comètes ou des astéroïdes susceptibles de
détruire la planète, l’inventivité de
la Terre, qui ne cesse d’évoluer, se poursuivra pendant des
millions d’années,
entravée uniquement la ou les êtres humains ont
détruit des écosystèmes tout
entiers en exterminant des espèces ou empoisonnant les
sédiments, l’eau ou
l’air. La pénombre permanente de l’extinction élimine des
fils du réseau
organique et réduit la beauté de la planète et la
possibilité qu’émergent à
l’avenir des écosystèmes uniques, accompagnes de leurs
organismes, dont
certains auraient peut-être une intelligence et une
sensibilité supérieures à
celles de l’espèce humaine. « La première règle du bricolage
intelligent est de garder toutes les
pièces » (Aldo Leopold, Sand County
Almanac). Les actions qui détruisent la stabilité et
la santé de
l’Écosphère et de ses écosystèmes doivent
être identifiées et condamnées
publiquement. Parmi les plus
destructrices des activités humaines, on trouve le militarisme
et ses dépenses
monstrueuses, l’extraction minière de matières toxiques,
la fabrication de
poisons biologiques de toute sorte, l’agriculture industrielle, la
pèche
industrielle, et la sylviculture industrielle. Si elles ne sont pas
jugulées,
des technologiques mortelles telles que celles-ci, dont on justifie
l’existence
en les déclarant nécessaires pour protéger des
populations humaines
spécifiques, pour servir les intérêts
spéciaux des grandes entreprises, et pour
satisfaire les désirs plutôt que les besoins des hommes,
mèneront à des
désastres écologiques et sociaux de plus en plus
terribles. Principe 8 : Réduire la
population de la Terre
La cause essentielle de la destruction des
écosystèmes et de l’extinction
des espèces est l’augmentation incessante de la population
humaine qui dépasse
déjà de loin le niveau compatible avec la
préservation de l’environnement. La
population totale de la Terre, qui q déjà atteint six
milliards et demi,
augmente inexorablement de soixante quinze millions tous les ans.
Chaque être
humain supplémentaire est un consommateur environnemental sur
une planète dont
la capacité a nourrir toutes les créatures qui y vivent
est limitée. Sur toutes
les surfaces terrestres, la pression de la population continue à
affaiblir
l’intégrité et le fonctionnement génératif
des écosystèmes marins, terrestres,
et d’eau douce. Notre monoculture humaine étouffe et
détruit les polycultures
de la nature. Il est nécessaire de réduire la taille de
la population mondiale
dans tous les pays grâce à une baisse de la
fécondité. L’éthique écocentrique, qui donne plus
d’importance à la Terre et à ses
systèmes nés de l’évolution qu’à une
espèce, condamne l’acceptation par les
sociétés d’une fécondité humaine
illimitée. Aujourd’hui, la nécessité de
réduire le nombre d’êtres humains est la plus urgente dans
les pays riches, ou
la consommation individuelle d’énergie et de ressources de la
Terre est la plus
haute. Un objectif raisonnable est la réduction de la population
au niveau qui
existait avant l’utilisation massive des combustibles fossiles,
c’est-à-dire un milliard
ou moins. Ce résultat sera atteint soit grâce
à des politiques
intelligentes, soit, de façon inexorable, par des pestes, des
famines, ou des
guerres. Principe 9 : Réduire la
consommation par l’être humain d’éléments de la
Terre
La menace principale pour la diversité, la
beauté et la stabilité de
l’Écosphère est l’appropriation incessante des ressources
de la Terre pour un
usage exclusivement humain. Une appropriation abusive de ce type, que
l’on
justifie souvent par l’augmentation excessive de la population, pille
les
ressources nécessaires à la vie des autres organismes. Le
point de vue
homocentrique et égoïste selon lequel les êtres
humains ont le droit de
consommer tous les éléments de écosystèmes
– air, sols, eau, organismes – est
moralement répréhensible. Contrairement aux plantes,
nous, les êtres humains,
sommes hétérotrophes, des êtres qui se nourrissent
d’autres êtres, et nous
devons tuer pour nous nourrir, nous vêtir, et nous abriter, mais
cela ne nous
donne pas le droit de mettre à sac et d’exterminer. La
consommation d’éléments
vitaux de la Terre, qui ne cesse d’accélérer, mène
droit à la destruction des
écosystèmes et de la biodiversité. Les pays
riches, qui disposent de puissantes
technologies, sont les principaux coupables, ceux qui sont le mieux
à meme de
réduire la consommation et de partager avec ceux qui ont un
niveau de vie plus
bas, mais aucun pays n’est innocent. L’idéologie de marche, qui prêche une
croissance incessante, doit être
abandonnée, ainsi les politiques industrielles et
économiques perverses qui en
découlent. La thèse de la croissance limitée est
sage. Une étape rationnelle
vers la limitation d’une expansion économique fondée sur
l’exploitation est la
fin des subventions publiques pour les industries qui polluent l’air,
le sol ou
l’eau et/ou détruisent les organismes et les sols. Une
philosophie qui promeut
la symbiose, une façon de vivre respectueusement comme un membre
des
communautés de la Terre, permettra la restauration des
écosystèmes. Dans la
perspective d’une économie durable, le fil directeur est la
qualité plutôt que
la quantité. « Préservez la bonne sante, la
beauté et la permanence des
sols, de l’eau et de l’air, et la productivité ne posera pas de
problème »
E. F. Schumacher, Ce qui est petit est
beau). Principe 10 : Promouvoir la
gouvernance écocentrique
Les concepts de gouvernance homocentriques, qui encouragent
la
surexploitation et la destruction des écosystèmes de la
Terre, doivent être
remplacés par des approches propices à la survie et
à l’intégrité de
l’Écosphère et de ses composants. Il est
nécessaire qu’il y ait des défenseurs
des structures et des fonctions vitales de l’Écosphère au
sein des
organisations gouvernantes. Des
« écopolitiques » de ce type,
instruits des processus de la Terre et de l’écologie humaine,
donneront une
voix à ceux qui en sont dépourvus. Aujourd’hui, dans les
centres de pouvoir,
« qui parle pour les loups » et « qui
parle pour les forêts
humides tempérées » ? De telles questions
ne sont pas simplement
métaphoriques ; elles révèlent la
nécessité de sauvegarder de façon
équitable les nombreux composants non humains mais essentiels de
l’Écosphère. Il est nécessaire d’adopter un ensemble de lois
environnementales qui
confèrent un statut légal aux structures et aux fonctions
vitales de
l’Écosphère. Dans tous les pays, il faut élire ou
nommer au sein des
organisations gouvernantes des citoyens écologiquement
responsables. Des avocats-
tuteurs compétents pourront intervenir comme défenseurs
lorsque les écosystèmes
et leurs processus fondamentaux seront menacés. Les litiges
pourront être
réglés en donnant la priorité à la
protection de l’intégrité des écosystèmes
plutôt qu’à la protection du profit économique. Au
fil du temps, de nouvelles
institutions légales, policières, et administratives
émergeront pour incarner
la philosophie écocentrique, introduisant ainsi des
méthodes de gouvernance
écocentriques. Inévitablement, la mise en œuvre se
fera lentement, pas à
pas, à mesure que les êtres humains testent des mesures
concrètes pour
représenter et assurer le bien-être des
éléments essentiels et non humains de
la Terre et de ses écosystèmes. Principe 11 : Diffuser le
message
Ceux qui sont d’accord avec les principes qui
précèdent ont le devoir de
les diffuser, soit par des moyens éducatifs, soit par leurs
qualités de
dirigeants. La tâche la plus urgente est de sensibiliser tous les
êtres humains
à leur dépendance fonctionnelle envers les
écosystèmes de la Terre. De cela
découle le passage d’un point de vue homocentrique à un
point de vue
écocentrique, fonctionnant comme un régulateur
éthique externe des actions
humaines. Un changement de ce type montre ce qui doit être fait
pour perpétuer
le potentiel d’évolution d’une Écosphère pleine de
beauté. Il révèle la nécessité
de participer à des activités communautaires
respectueuses de la Terre, chacune
jouant son rôle pour maintenir la merveilleuse
réalité qui nous entoure. Ce manifeste écocentrique n’est pas antihumain, bien
qu’il rejette
l’homocentrisme chauvin. Parce qu’il promeut une quête pour des
valeurs
respectueuses (durables), une culture de conformité et de
symbiose avec cette
planète vivante et unique, il encourage une façon
unificatrice de voir les
choses. Le point de vue contraire, qui se focalise sur soi et ignore
tout de ce
qui est autour, est toujours dangereux, comme en témoignent
clairement les
idéologies humanistes, les religions et sectes en
perpétuel conflit. La
diffusion du message écologique, l’importance accordée
à la réalité qui entoure
l’humanité et qu’elle partage, ouvrent un chemin nouveau et
prometteur qui mène
vers la compréhension, la coopération, la
stabilité, et la paix partout dans le
monde. Pourquoi ce manifeste ?
Ce manifeste est centré sur la Terre. Plus
précisément, il est
écocentrique, dans le sens de « centré sur la
demeure », plutôt que
biocentrique, dans le sens de « centré sur les
organismes ». Son but
est d’étendre et d’approfondir la connaissance que les
êtres humains ont des
qualités essentielles, génératrices et
préservatrices de vie, de la planète
Terre, l’Écosphère. Le manifeste consiste en six
principes fondamentaux qui
découlent de la réalité écologique, et en
cinq principes d’action qui
définissent les devoirs de l’humanité envers la Terre et
les écosystèmes
géographiques qu’elle englobe. Ce manifeste est proposé
comme guide pour une
pensée, une conduite et une politique sociale éthiques
pour le 21e
siècle. Durant le siècle dernier, les attitudes
scientifiques, philosophiques et
religieuses vis-à-vis de la Nature non-humaine se sont
améliorées. Nous rendons
hommage aux efforts de ceux qui, reconnaissant la
détérioration de la Terre,
ont tourné leur regard vers tout ce qui nous entoure, pour
reconnaître la
valeur intrinsèque des surfaces terrestres, des océans,
des animaux, des plantes,
et des autres créatures. Et pourtant, parce qu’il manquait une
philosophie
écocentrique commune, une grande partie de cette bonne
volonté s’est dispersée
dans des dizaines de directions. Elle a été
neutralisée et rendue inefficace
par cette pensée culturelle dominante, profondément
ancrée et tenue pour
acquise, qui attribue la plus grande valeur à l’Homo
sapiens sapiens, et ensuite une valeur proportionnellement
décroissante aux autres organismes selon leur degré de
parenté avec l’organisme
suprême. L’intuition récente que la Terre,
l’Écosphère, est un objet dont la valeur
dépasse toutes les autres, a émergé des
études cosmologiques, de l’hypothèse
Gaïa, des photographies de la Terre prises de l’espace, et tout
particulièrement de la pensée écologique. La
réalité écologique centrale
concernant les organismes, les quelque 25 millions d’espèces de
la Terre, est
qu’ils sont tous des Terriens. Aucun d’entre eux n’existerait sans la
planète
Terre. Ce mystère et ce miracle que nous appelons vie est
inséparable de
l’histoire de l’évolution de la Terre, de sa composition et de
ses processus.
Par conséquent, la priorité éthique se
déplace au-delà de l’humanité vers sa
demeure sur Terre, qui englobe tout. Ce manifeste élabore ce que
nous croyons
être une étape essentielle vers une relation durable entre
la Terre et l’être
humain. L’arrière-plan historique
Ce manifeste fournit un cadre unificateur pour des
réflexions
environnementales et éthiques plus anciennes qui, bien
qu’essentiellement
biocentriques, démontrent des tendances écocentriques. En
voici trois
exemples : a)
Le
programme Écologie en profondeur (http://www.deepecology.org/deepplatform.html)
mis au point en 1984 (et légèrement révisé
en 2000) par Arne Naess et George
Sessions. Bien que ses quatre premiers principes expriment un point de
vue
biocentrique plutôt qu’écocentrique, le mouvement
Écologie en profondeur défend
la créativité de la nature toute entière et
considère que les organismes et les
écosystèmes naturels ont une importance bien plus grande
que celle de simples
fournisseurs de ressources pour l’humanité. b)
La
Charte mondiale pour la Nature des Nations-Unies, rédigée
en 1982 (http://oceanlaw.net/texts/wcharter.htm).
Malgré un début prometteur, qui souligne que la vie
dépend du fonctionnement
ininterrompu des systèmes naturels, elle insiste par la suite
sur l’idée que la
principale raison de protéger la Terre est son utilité
pour l’humanité. c)
La
Charte pour la Terre (http://www.earthcharter.org)
est une déclaration environnementale digne d’éloges. Ses
deux premiers
principes, « Respect et soin pour la communauté de la
vie » et
« Intégrité écologique »,
sont placées avant les buts explicitement
humanistes, et cela est louable. Elle fait le lien entre le maintien de
la
biodiversité et la restauration des espèces en voie de
disparation, et la
protection de la Terre et de ses écosystèmes. Dans ce
manifeste, nous insistons
avant tout sur la valeur suprême de la Terre.
|