Un Manifest pour la Terre

Préambule

Bien des mouvements artistiques et philosophiques ont produit des manifestes qui proclament des vérités qui semblaient aussi manifestes a leurs auteurs qui les cinq de leurs mains. Ce manifeste, lui aussi, affirme des vérités intrinsèquement évidentes, aussi patentes que le merveilleux environnement fait de cinq éléments – terre, air, eau, feu et lumière solaire, organismes – dans lequel notre être est enraciné , et ou nous vivons et bougeons. Ce manifeste est centré sur la Terre. Avec lui, le système de valeurs ne se focalise plus sur l’humanité, mais sur l’écosphère qui l’entoure, ce réseau de structures et de processus organiques, inorganiques, et symbiotiques qui constitue la planète Terre.

L’Écosphère est la matrice créatrice de vie qui enveloppe tous les organismes et se mêle intimement à eux dans l’histoire de l’évolution depuis les origines. Les organismes sont faits d’air, d’eau, et de sédiments, qui à leur tour portent des empreintes organiques. La composition de l’eau de mer est maintenue par des organismes, qui agissent également pour stabiliser une atmosphère improbable. Les plantes et les animaux ont formé le calcaire des montagnes dont les sédiments composent nos os. Les fausses séparations que nous avons établies entre le vivant et le non-vivant, le biotique et l’abiotique, l’organique et l’inorganique, mettent en danger la stabilité et le potentiel d’évolution de l’Écosphère.

Les dix mille ans pendant lesquels l’humanité a fait l’expérience d’un mode de vie aux dépens de la nature sont un échec. La raison essentielle est que nous avons accordé à notre espèce une importance suprême. Nous avons eu le tort de considérer la Terre, ses écosystèmes, et leur myriade d’éléments organiques et inorganiques simplement comme des fournisseurs, dont la valeur n’était reconnue que s’ils servaient nos besoins et de nos désirs. Il est urgent que nous ayons le courage de changer notre façon de voir et d’agir. Nombreux sont les diagnostics et les remèdes qui entendent guérir la relation entre la terre et l’être humain, et nous mettons ici l’accent sur le remède visionnaire qui parait essentiel pour le succès de tous les autres. C’est une nouvelle conception du monde, enracinée dans l’Écosphère planétaire, qui nous montrera le chemin.

Déclaration de conviction

Nous sommes tous à la recherche d’un sens à donner à la vie, de convictions dont ce sens découlerait et qui prennent des formes diverses. Nombreux sont ceux qui se tournent vers des fois qui ignorent ou minimisent l’importance de ce monde et qui ne comprennent pas véritablement que nous sommes nés de cette Terre et nourris par elle tout le temps de notre vie. Dans la culture industrielle qui domine notre époque, l’idée que la Terre est notre foyer n’est pas un percept qui s’impose de façon immédiate. Nous sommes peu nombreux à considérer la matrice qui nous enveloppe, et à laquelle nous retournons tous à la fin, avec un sentiment d’émerveillement. Parce que nous sommes issus de la Terre, l’harmonie de ses paysages, de ses mers, de ses ciels et de ses innombrables et magnifiques organismes est porteuse d’une signification profonde que nous comprenons à peine.

Nous sommes convaincus que tant que la Terre ne sera pas reconnue comme l’indispensable terrain commun pour toutes les activités de l’homme, les êtres humains continueront à faire passer en premier leurs intérêts immédiats. Sans une perspective écocentrique qui enracine nos valeurs et nos buts dans une réalité qui dépasse celle de notre propre espèce, il sera impossible de résoudre les conflits politiques, économiques, ou religieux. Tant et aussi longtemps que notre étroite focalisation sur les communautés humaines ne élargira pas pour inclure les écosystèmes de la Terre, les régions et localités ou nous résidons, les tentatives de développer un mode de vie durable et sain échoueront.

L’héritage de l’humanité, qu’elle ignore souvent, est un attachement confiant envers l’Écosphère, une empathie esthétique pour la Nature qui nous entoure, un sentiment d’admiration respectueuse pour le miracle de la Terre vivante et ses harmonies mystérieuses. Si nous reprenons chaleureusement contact avec lui, notre lien avec le monde naturel viendra remplir les manques dans une vie passée dans un monde industrialisé. Des finalités écologiques importantes, que la civilisation et l’urbanisation ont obscurcies, réapparaîtront. Le but final est la restauration de la diversité et de la beauté de la Terre, dont notre espèce prodigue sera de nouveau un membre doté d’un sens de la responsabilité, de la coopération, et de l’éthique.

PRINCIPES FONDAMENTAUX

 

Principe 1 : l’Écosphère est au centre des valeurs de l’humanité

Principe 2 : La créativité et la productivité des écosystèmes de la Terre dépendent de leur intégrité

Principe 3 : La vision du monde centrée sur la Terre est confirmée par l’histoire naturelle

Principe 4 : l’éthique écocentrique est enracinée dans la conscience de notre place dans la nature

Principe 5 : Une vision du monde écocentrique apprécie la diversité des écosystèmes et des cultures

Principe 6 : L’éthique écocentrique défend la justice sociale

 

PRINCIPES D’ACTION

 

Principe 7 : Défendre et préserver le potentiel de création de la Terre

Principe 8 : Réduire la population de la Terre

Principe 9 : Réduire la consommation par l’être humain d’éléments de la Terre

Principe 10 : Promouvoir la gouvernance écocentrique

Principe 11 : Diffuser le message

PRINCIPES FONDAMENTAUX

Principe 1 : l’Écosphère est au centre des valeurs de l’humanité

L’Écosphère, le globe terrestre, est la source qui génère la créativité de l’évolution. C’est des écosystèmes inorganiques et organiques qu’ont émergé les organismes, tout au début les cellules bactériennes et finalement ces associations complexes de cellules qui forment les êtres humains. Il en découle logiquement que les écosystèmes dynamiques qui s’expriment partout dans l’Écosphère dépassent en valeur et en importance l’espèce qu’ils englobent.

La réalité et la valeur de l’être extérieur ou écologique de l’individu ont attiré peu d’attention, comparé à toute la réflexion philosophique consacrée à son être intérieur, qui représente un point de vue individualiste qui détourne l’attention des besoins écologiques et néglige l’importance vitale de l’Écosphère. Cet homocentrisme (anthropocentrisme), qui s’étend à la société sous la forme d’une attention portée au bien-être humain et à lui seul, est une doctrine égoïste qui ne prend en compte que l’espèce humaine et s’avère destructrice pour le monde naturel. Le biocentrisme, qui déploie sympathie et compréhension au delà de l’espèce humaine, constitue un progrès éthique, mais son échelle reste limitée. Il ne parvient pas à prendre en compte l’importance de l’entourage écologique dans sa globalité. Sans cette priorité à accorder à la  Terre en tant que contexte, le biocentrisme redevient facilement un homocentrisme chauvin, puisque, de tous les animaux, lequel est le meilleur et le plus sage ? L’écocentrisme, qui souligne le fait que l’Écosphère est le principal système générateur de vie, et non simplement un support pour la vie, constitue le mode de pensée qui pourra guider l’humanité à l’avenir.

Nous, êtres humains, sommes des expressions conscientes des forces génératives de l’Écosphère, et notre façon de sentir individuellement que nous sommes en vie est indissociable de l’air, l’eau et la terre que réchauffe le soleil, et de la nourriture que fournissent les autres organismes. Comme dans le cas de tous les autres êtres vivants nés de la Terre, le long processus de l’évolution nous a mis en harmonie avec ses résonances, ses rythmes cycliques, et ses saisons. Les langues, la pensée, les intuitions, tout cela découle directement ou métaphoriquement de notre existence physique sur la Terre. Au delà de l’expérience consciente, chaque individu incarne une intelligence, une sagesse innée du corps, qui, instinctivement, le rend apte à participer de façon symbiotique aux écosystèmes terrestres. Comprendre que l’être humain est un Terrien permet de ne plus centrer nos valeurs sur l’Homo Sapiens mais sur la planète Terre, de passer de l’homocentrisme à l’écocentrisme.

Principe 2 : La créativité et la productivité des écosystèmes de la Terre dépendent de leur intégrité

Le terme « intégrité » fait référence à l’intégralité, la complétude, la capacité des écosystèmes à fonctionner pleinement. Le point de référence est les écosystèmes naturels, énergisés par le soleil et intacts : par exemple, une étendue productive du plateau continental, ou une forêt humide tempérée avant le début de la sédentarisation, lorsque les êtres humains vivaient essentiellement de cueillette. Bien que ces périodes soient passées pour toujours, leurs écosystèmes, ou ce que nous pouvons en savoir, nous fournissent toujours les seuls modèles connus pour un développement durable dans l’agriculture, la sylviculture, et la pèche. Les échecs actuels dans ces trois activités agricoles industrialisées témoignent des effets d’une intégrité qui se détériore : baisse de la productivité et de l’attrait esthétique, et dégradation incessante des fonctions vitales des écosystèmes.

La capacité à évoluer de la Terre et de ses écosystèmes régionaux ainsi que la poursuite de leur productivité nécessitent que leurs structures clés et leurs processus écologiques soient préservés. Cette intégrité interne dépend de la préservation de communautés avec leurs innombrables formes de coopération et d’interdépendance qui résulte de l’évolution. L’intégrité dépend de chaînes alimentaires et de flux énergétiques complexes, de sols non érodés et de cycles d’éléments essentiels comme le nitrogène, le potassium, le phosphore. De plus, les compositions naturelles que sont l’air, les sédiments, et l’eau sont partie prenante des fonctions et des processus sains de la Nature. Le fait que ces trois éléments sont pollués, ainsi que l’exploitation des éléments constitutifs organiques et inorganiques, affaiblissent l’intégrité des écosystèmes et les normes de l’Écosphère, source d’une vie capable d’évolution.

Principe 3 : La vision du monde centrée sur la Terre est confirmée par l’histoire naturelle

L’histoire naturelle est l’histoire de la Terre, en train de se dérouler. Les cosmologistes et les géologues parlent des débuts de la Terre il y a plus de quatre milliards d’années, de l’apparition de minuscules créatures marines dans les premiers sédiments, d’animaux terrestres qui émergent de la mer, de l’Ère des dinosaures, de l’évolution par influences mutuelles des insectes, des plantes et des mammifères, de qui, dans la période géologique récente, sont descendus les primates et l’humanité. Nous partageons un patrimoine génétique et des ancêtres communs avec toutes les autres créatures qui font partie des écosystèmes de la Terre. Ce récit si convaincant replace l’humanité dans son contexte. Les histoires de la Terre qui se déroulent pendant des millénaires retracent notre évolution en compagnie de myriades d’organismes via un processus de conformité, et pas uniquement de rivalité. La réalité de la coexistence organique révèle le rôle important du mutualisme, de la coopération, et de la symbiose au sein de la grande symphonie terrestre.

Les histoires et les mythes culturels qui forment nos attitudes et nos valeurs nous disent d’où nous venons, qui nous sommes, et vers quel avenir nous allons. Ces histoires ont été centrées de façon irréaliste sur l’homme et/ou sur l’au-delà. En comparaison, le récit de l’histoire naturelle de l’humanité, fondée sur des faits et regardant vers l’extérieur, histoire faite de poussière d’étoile, douée de vitalité et rendue possible par les processus naturels de l’Écosphère, n’est pas seulement convaincante mais aussi bien plus merveilleuse que les mythes traditionnels centrés sur l’homme. En dépeignant l’humanité en contexte, sous la forme d’un élément organique du globe planétaire, les récits écocentriques révèlent aussi un but fonctionnel et une finalité éthique : l’être humain au service de l’ensemble plus large que forme la Terre.

Principe 4 : l’éthique écocentrique trouve sa source dans la conscience de notre place dans la nature

L’éthique concerne ces attitudes et ces façons d’agir altruistes qui découlent de nos valeurs profondes, c’est-à-dire de notre sens de ce qui est fondamental. Une véritable appréciation de la Terre suscite un comportement éthique envers elle. Lors de l’enfance, l’amour de la Terre découle naturellement de l’expérience de la nature, et à l’âge adulte il est nourri par le fait de vivre dans un seul endroit, si bien que les paysages terrestres et aquatiques, les plantes et les animaux, nous deviennent aussi familiers que les voisins que nous connaissons. La vision du monde et l’éthique écologiques qui trouvent leurs valeurs primordiales dans l’Écosphère tirent leur force de l’exposition au monde naturel et semi naturel, au milieu rural plutôt qu’au milieu urbain. La conscience de notre statut dans ce monde suscite l’émerveillement, le respect admiratif, et la volonté de restaurer, de sauvegarder, et de protéger la beauté séculaire de l’Écosphère et ses processus naturels, qui ont fait leurs preuves depuis des temps immémoriaux.

La Planète Terre avec ses écosystèmes variés et leurs éléments matriciels - air, terre, eau, et organismes - entoure et nourrit chaque individu et chaque communauté, donnant la vie de façon cyclique et reprenant son cadeau. La conscience de soi comme être écologique, nourri par l’eau et les autres organismes, et comme animal respirant de l’air, vivant dans cette interface fertile et chauffée par le soleil ou l’atmosphère rencontre le sol, fait naître un sentiment de connexion avec la Nature nourricière et de révérence pour son abondance et sa vitalité.

Principe 5 : Une vision du monde écocentrique apprécie la diversité des écosystèmes et des cultures

Une révélation primordiale de la perspective centrée sur la terre est la variété et la richesse étonnantes des écosystèmes et de leurs éléments organiques et inorganiques. La surface de la Terre présente une variété d’écosystèmes arctiques, tempérés et tropicaux qui est esthétiquement séduisante. Dans la mosaïque globale, les nombreuses différentes variétés de plantes, d’animaux, et d’êtres humains dépendent de la diversité des paysages, des sols, des eaux et des climats locaux qui les accompagnent. Par conséquent, la biodiversité, la diversité des organismes, dépend du maintien de l’écodiversité, la diversité des écosystèmes. La diversité culturelle, qui est une forme de biodiversité, résulte historiquement du fait que les êtres humains ont adapté leurs activités, leurs pensées, et leurs langues à des écosystèmes géographiques spécifiques. Par conséquent, tout ce qui détériore et détruit les écosystèmes est un danger et une insulte à la fois culturel et biologique. Une vision du monde écocentrique apprécie la diversité sous toutes ses formes, humaines et non humaines.

Chaque culture humaine du passé a élaboré une langue unique, enracinée, d’un point de vue esthétique et éthique, dans les paysages, les sons, les odeurs, les goûts et les impressions typiques de la région particulière de la Terre où elle vivait. Une telle diversité culturelle, fondée sur les écosystèmes, était cruciale car elle générait des méthodes de vie durables dans différentes régions de la Terre. Aujourd’hui les langues écologiques des peuples aborigènes, et la diversité qu’elles représentent, sont aussi menacées que les espèces des forêts tropicales, et cela pour les mêmes raisons : le monde subit un processus d’homogénéisation, les écosystèmes un processus de simplification, la diversité est en déclin, la variété est en voie de disparition. Une éthique écocentrique lance un défi à la globalisation économique de notre époque, qui dédaigne la sagesse écologique enracinée dans cette diversité de cultures, et la détruit au nom du profit à court terme.

Principe 6 : L’éthique écocentrique défend la justice sociale

Nombreuses sont les injustices au sein des sociétés humaines qui découlent de l’inégalité. De ce fait, elles forment un sous-ensemble parmi les injustices et inégalités plus générales infligées par les êtres humains aux écosystèmes de la Terre et a leurs espèces. L’écocentrisme, avec ses formes de communauté étendues, souligne l’importance de tous les composants interactifs de la Terre, y compris nombre d’entre eux dont la fonction reste mal connue. Par conséquent, la valeur intrinsèque de toutes les parties des écosystèmes, organiques ou inorganiques, est prise en compte sans qu’il soit interdit de les utiliser prudemment. « La diversité dans l’égalité » est la norme : une loi écologique fondée sur le fonctionnement de la Nature fournit ainsi une ligne de conduite éthique pour la société humaine.

Les écologistes sociaux critiquent à juste titre l’organisation hiérarchique des sociétés humaines qui établit une discrimination contre les plus faibles, en particulier les femmes et les enfants défavorisés. L’argument selon lequel la progression vers un mode de vie durable sera freinée jusqu'à ce que les avancées culturelles adoucissent les tensions nées de l’injustice sociale et des inégalités sexuelles est vrai jusqu'à un certain point. Ce qu’il ne réussit pas à prendre en compte, c’est le rythme rapide de l’actuelle dégradation des écosystèmes de la Terre, qui augmente les tensions entre les êtres humains tout en supprimant des options qui rendraient possible un mode de vie durable et l’élimination de la pauvreté. Les problèmes de justice sociale, aussi importants soient-ils, ne pourront être résolus tant que l’hémorragie des écosystèmes ne sera pas arrêtée en mettant fin aux philosophies et des comportements homocentriques.

PRINCIPES D’ACTION

Principe 7 : Défendre et préserver le potentiel de création de la Terre

Les pouvoirs de création de la Terre s’expriment à travers la robustesse de ses écosystèmes géographiques. Par conséquent, la première priorité de la philosophie écocentrique est la protection et la restauration des écosystèmes naturels et des espèces qui les composent. En l’absence de collisions avec des comètes ou des astéroïdes susceptibles de détruire la planète, l’inventivité de la Terre, qui ne cesse d’évoluer, se poursuivra pendant des millions d’années, entravée uniquement la ou les êtres humains ont détruit des écosystèmes tout entiers en exterminant des espèces ou empoisonnant les sédiments, l’eau ou l’air. La pénombre permanente de l’extinction élimine des fils du réseau organique et réduit la beauté de la planète et la possibilité qu’émergent à l’avenir des écosystèmes uniques, accompagnes de leurs organismes, dont certains auraient peut-être une intelligence et une sensibilité supérieures à celles de l’espèce humaine.

« La première règle du bricolage intelligent est de garder toutes les pièces » (Aldo Leopold, Sand County Almanac). Les actions qui détruisent la stabilité et la santé de l’Écosphère et de ses écosystèmes doivent être identifiées et condamnées publiquement.  Parmi les plus destructrices des activités humaines, on trouve le militarisme et ses dépenses monstrueuses, l’extraction minière de matières toxiques, la fabrication de poisons biologiques de toute sorte, l’agriculture industrielle, la pèche industrielle, et la sylviculture industrielle. Si elles ne sont pas jugulées, des technologiques mortelles telles que celles-ci, dont on justifie l’existence en les déclarant nécessaires pour protéger des populations humaines spécifiques, pour servir les intérêts spéciaux des grandes entreprises, et pour satisfaire les désirs plutôt que les besoins des hommes, mèneront à des désastres écologiques et sociaux de plus en plus terribles.

Principe 8 : Réduire la population de la Terre

La cause essentielle de la destruction des écosystèmes et de l’extinction des espèces est l’augmentation incessante de la population humaine qui dépasse déjà de loin le niveau compatible avec la préservation de l’environnement. La population totale de la Terre, qui q déjà atteint six milliards et demi, augmente inexorablement de soixante quinze millions tous les ans. Chaque être humain supplémentaire est un consommateur environnemental sur une planète dont la capacité a nourrir toutes les créatures qui y vivent est limitée. Sur toutes les surfaces terrestres, la pression de la population continue à affaiblir l’intégrité et le fonctionnement génératif des écosystèmes marins, terrestres, et d’eau douce. Notre monoculture humaine étouffe et détruit les polycultures de la nature. Il est nécessaire de réduire la taille de la population mondiale dans tous les pays grâce à une baisse de la fécondité.

L’éthique écocentrique, qui donne plus d’importance à la Terre et à ses systèmes nés de l’évolution qu’à une espèce, condamne l’acceptation par les sociétés d’une fécondité humaine illimitée. Aujourd’hui, la nécessité de réduire le nombre d’êtres humains est la plus urgente dans les pays riches, ou la consommation individuelle d’énergie et de ressources de la Terre est la plus haute. Un objectif raisonnable est la réduction de la population au niveau qui existait avant l’utilisation massive des combustibles fossiles, c’est-à-dire un  milliard ou moins.  Ce résultat sera atteint soit grâce à des politiques intelligentes, soit, de façon inexorable, par des pestes, des famines, ou des guerres.

Principe 9 : Réduire la consommation par l’être humain d’éléments de la Terre

La menace principale pour la diversité, la beauté et la stabilité de l’Écosphère est l’appropriation incessante des ressources de la Terre pour un usage exclusivement humain. Une appropriation abusive de ce type, que l’on justifie souvent par l’augmentation excessive de la population, pille les ressources nécessaires à la vie des autres organismes. Le point de vue homocentrique et égoïste selon lequel les êtres humains ont le droit de consommer tous les éléments de écosystèmes – air, sols, eau, organismes – est moralement répréhensible. Contrairement aux plantes, nous, les êtres humains, sommes hétérotrophes, des êtres qui se nourrissent d’autres êtres, et nous devons tuer pour nous nourrir, nous vêtir, et nous abriter, mais cela ne nous donne pas le droit de mettre à sac et d’exterminer. La consommation d’éléments vitaux de la Terre, qui ne cesse d’accélérer, mène droit à la destruction des écosystèmes et de la biodiversité. Les pays riches, qui disposent de puissantes technologies, sont les principaux coupables, ceux qui sont le mieux à meme de réduire la consommation et de partager avec ceux qui ont un niveau de vie plus bas, mais aucun pays n’est innocent.

L’idéologie de marche, qui prêche une croissance incessante, doit être abandonnée, ainsi les politiques industrielles et économiques perverses qui en découlent. La thèse de la croissance limitée est sage. Une étape rationnelle vers la limitation d’une expansion économique fondée sur l’exploitation est la fin des subventions publiques pour les industries qui polluent l’air, le sol ou l’eau et/ou détruisent les organismes et les sols. Une philosophie qui promeut la symbiose, une façon de vivre respectueusement comme un membre des communautés de la Terre, permettra la restauration des écosystèmes. Dans la perspective d’une économie durable, le fil directeur est la qualité plutôt que la quantité. « Préservez la bonne sante, la beauté et la permanence des sols, de l’eau et de l’air, et la productivité ne posera pas de problème » E. F. Schumacher, Ce qui est petit est beau).

Principe 10 : Promouvoir la gouvernance écocentrique

Les concepts de gouvernance homocentriques, qui encouragent la surexploitation et la destruction des écosystèmes de la Terre, doivent être remplacés par des approches propices à la survie et à l’intégrité de l’Écosphère et de ses composants. Il est nécessaire qu’il y ait des défenseurs des structures et des fonctions vitales de l’Écosphère au sein des organisations gouvernantes. Des « écopolitiques » de ce type, instruits des processus de la Terre et de l’écologie humaine, donneront une voix à ceux qui en sont dépourvus. Aujourd’hui, dans les centres de pouvoir, « qui parle pour les loups » et « qui parle pour les forêts humides tempérées » ? De telles questions ne sont pas simplement métaphoriques ; elles révèlent la nécessité de sauvegarder de façon équitable les nombreux composants non humains mais essentiels de l’Écosphère.

Il est nécessaire d’adopter un ensemble de lois environnementales qui confèrent un statut légal aux structures et aux fonctions vitales de l’Écosphère. Dans tous les pays, il faut élire ou nommer au sein des organisations gouvernantes des citoyens écologiquement responsables. Des avocats- tuteurs compétents pourront intervenir comme défenseurs lorsque les écosystèmes et leurs processus fondamentaux seront menacés. Les litiges pourront être réglés en donnant la priorité à la protection de l’intégrité des écosystèmes plutôt qu’à la protection du profit économique. Au fil du temps, de nouvelles institutions légales, policières, et administratives émergeront pour incarner la philosophie écocentrique, introduisant ainsi des méthodes de gouvernance écocentriques. Inévitablement, la mise en œuvre se fera lentement, pas à pas, à mesure que les êtres humains testent des mesures concrètes pour représenter et assurer le bien-être des éléments essentiels et non humains de la Terre et de ses écosystèmes.

Principe 11 : Diffuser le message

Ceux qui sont d’accord avec les principes qui précèdent ont le devoir de les diffuser, soit par des moyens éducatifs, soit par leurs qualités de dirigeants. La tâche la plus urgente est de sensibiliser tous les êtres humains à leur dépendance fonctionnelle envers les écosystèmes de la Terre. De cela découle le passage d’un point de vue homocentrique à un point de vue écocentrique, fonctionnant comme un régulateur éthique externe des actions humaines. Un changement de ce type montre ce qui doit être fait pour perpétuer le potentiel d’évolution d’une Écosphère pleine de beauté. Il révèle la nécessité de participer à des activités communautaires respectueuses de la Terre, chacune jouant son rôle pour maintenir la merveilleuse réalité qui nous entoure.

Ce manifeste écocentrique n’est pas antihumain, bien qu’il rejette l’homocentrisme chauvin. Parce qu’il promeut une quête pour des valeurs respectueuses (durables), une culture de conformité et de symbiose avec cette planète vivante et unique, il encourage une façon unificatrice de voir les choses. Le point de vue contraire, qui se focalise sur soi et ignore tout de ce qui est autour, est toujours dangereux, comme en témoignent clairement les idéologies humanistes, les religions et sectes en perpétuel conflit. La diffusion du message écologique, l’importance accordée à la réalité qui entoure l’humanité et qu’elle partage, ouvrent un chemin nouveau et prometteur qui mène vers la compréhension, la coopération, la stabilité, et la paix partout dans le monde.


Pourquoi ce manifeste ?

Ce manifeste est centré sur la Terre. Plus précisément, il est écocentrique, dans le sens de « centré sur la demeure », plutôt que biocentrique, dans le sens de « centré sur les organismes ». Son but est d’étendre et d’approfondir la connaissance que les êtres humains ont des qualités essentielles, génératrices et préservatrices de vie, de la planète Terre, l’Écosphère. Le manifeste consiste en six principes fondamentaux qui découlent de la réalité écologique, et en cinq principes d’action qui définissent les devoirs de l’humanité envers la Terre et les écosystèmes géographiques qu’elle englobe. Ce manifeste est proposé comme guide pour une pensée, une conduite et une politique sociale éthiques pour le 21e siècle.

Durant le siècle dernier, les attitudes scientifiques, philosophiques et religieuses vis-à-vis de la Nature non-humaine se sont améliorées. Nous rendons hommage aux efforts de ceux qui, reconnaissant la détérioration de la Terre, ont tourné leur regard vers tout ce qui nous entoure, pour reconnaître la valeur intrinsèque des surfaces terrestres, des océans, des animaux, des plantes, et des autres créatures. Et pourtant, parce qu’il manquait une philosophie écocentrique commune, une grande partie de cette bonne volonté s’est dispersée dans des dizaines de directions. Elle a été neutralisée et rendue inefficace par cette pensée culturelle dominante, profondément ancrée et tenue pour acquise, qui attribue la plus grande valeur à l’Homo sapiens sapiens, et ensuite une valeur proportionnellement décroissante aux autres organismes selon leur degré de parenté avec l’organisme suprême.

L’intuition récente que la Terre, l’Écosphère, est un objet dont la valeur dépasse toutes les autres, a émergé des études cosmologiques, de l’hypothèse Gaïa, des photographies de la Terre prises de l’espace, et tout particulièrement de la pensée écologique. La réalité écologique centrale concernant les organismes, les quelque 25 millions d’espèces de la Terre, est qu’ils sont tous des Terriens. Aucun d’entre eux n’existerait sans la planète Terre. Ce mystère et ce miracle que nous appelons vie est inséparable de l’histoire de l’évolution de la Terre, de sa composition et de ses processus. Par conséquent, la priorité éthique se déplace au-delà de l’humanité vers sa demeure sur Terre, qui englobe tout. Ce manifeste élabore ce que nous croyons être une étape essentielle vers une relation durable entre la Terre et l’être humain.


L’arrière-plan historique

Ce manifeste fournit un cadre unificateur pour des réflexions environnementales et éthiques plus anciennes qui, bien qu’essentiellement biocentriques, démontrent des tendances écocentriques. En voici trois exemples :

a)      Le programme Écologie en profondeur (http://www.deepecology.org/deepplatform.html) mis au point en 1984 (et légèrement révisé en 2000) par Arne Naess et George Sessions. Bien que ses quatre premiers principes expriment un point de vue biocentrique plutôt qu’écocentrique, le mouvement Écologie en profondeur défend la créativité de la nature toute entière et considère que les organismes et les écosystèmes naturels ont une importance bien plus grande que celle de simples fournisseurs de ressources pour l’humanité.

b)      La Charte mondiale pour la Nature des Nations-Unies, rédigée en 1982 (http://oceanlaw.net/texts/wcharter.htm). Malgré un début prometteur, qui souligne que la vie dépend du fonctionnement ininterrompu des systèmes naturels, elle insiste par la suite sur l’idée que la principale raison de protéger la Terre est son utilité pour l’humanité.

c)      La Charte pour la Terre (http://www.earthcharter.org) est une déclaration environnementale digne d’éloges. Ses deux premiers principes, « Respect et soin pour la communauté de la vie » et « Intégrité écologique », sont placées avant les buts explicitement humanistes, et cela est louable. Elle fait le lien entre le maintien de la biodiversité et la restauration des espèces en voie de disparation, et la protection de la Terre et de ses écosystèmes. Dans ce manifeste, nous insistons avant tout sur la valeur suprême de la Terre.



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