Population humaine: pourquoi fixer la limite supérieure à un milliard ?

 

Par Ted Mosquin, janvier 2006

 
Le Manifeste pour la Terre (www.ecospherics.net) estime que la limite viable maximale pour la population humaine de la Terre est d’« un milliard ou moins ». Cette estimation est en accord avec la réalité écologique de la planète et avec l’idée qu’il ne peut y avoir de justice sociale entre les peuples, ou quasiment pas, si la Terre est épuisée et endommagée, ce qui est déjà le cas. Les principes 1 à 6 du Manifeste mettent en place le cadre écologique et de justice sociale qui justifie l’estimation d’« un milliard ou moins ». Ce chiffre n’est pas été choisi par hasard ; il s’appuie sur des preuves et sur plusieurs raisons spécifiques qui montrent qu’une réduction majeure de la population humaine est désirable, nécessaire, et crédible, comme l’exposent les points suivants :

1)    Dépassement de la population

Le phénomène biologique du « dépassement de la population » (population overshoot) est utilisé par les écologistes pour décrire une espèce dont le nombre excède les capacités écologiques à maintenir la vie du lieu où elle réside. Nous autres, êtres humains, sommes dans une situation de dépassement sur la Terre. C’est la découverte et l’utilisation de vastes réserves de combustibles fossiles qui ont permis à la population humaine d’atteindre ce très grave niveau de dépassement. Dans les dix mille dernières années, la population humaine est passée de 5 à 10 millions à 6,5 milliards en 2005. Au départ, cette croissance a été alimentée par l’élimination d’autres espèces dans les régions terrestres, mais dans les deux cent dernières années, l’humanité a énormément augmenté en s’appuyant sur la pratique bien plus précaire qui consiste à consommer de façon effrénée des ressources naturelles limitées, dont de nombreuses se font rares ou sont d’ores et déjà épuisées. Dans les cinquante dernières années, la situation écologique fâcheuse dans laquelle se trouve l’humanité a été clairement énoncée mais la réaction a été de nier la réalité et de poursuivre sur la voie de l’augmentation de la population et de la consommation, avec de graves conséquences pour le fonctionnement bien ordonné de l’Écosphère.

Le dépassement évalue la relation entre l’humanité et le reste de l’Écosphère, relation qui est devenue dangereusement déséquilibrée, comme en témoignent la contamination des réseaux de nourriture, le réchauffement climatique, l’extinction des espèces, et bien d’autres phénomènes du même ordre. A mesure que les êtres humains s’enfoncent dans la situation de dépassement, les conséquences pour les systèmes de la Terre, nés de l’évolution et sources de vie, s’aggravent sans cesse. La pénurie croissante de certaines ressources essentielles contribue déjà à l’appauvrissement des populations. Ces conséquences sévères peuvent être atténuées par un renversement des politiques actuelles qui promeuvent une croissance économique incessante ; il est encore possible de faire les bons choix, qui permettront le renversement des tendances locales, régionales, et planétaires.

2) La justice sociale

Quand les scientifiques lancent un avertissement et prédisent que les êtres humains réclament plus que la Terre ne peut fournir de façon durable, certains affirment qu’une réduction de la production ne permettra plus de répondre aux besoins et aux désirs d’une population en rapide augmentation, et dégradera les conditions nécessaires à la justice sociale. Il s’agit là de deux problèmes distincts. La justice sociale est un problème interne de la famille humaine et découle de la prédisposition génétique des êtres humains, en tant qu’espèce sociale, à partager (ou à accumuler) ce que nous pouvons glaner dans l’Écosphère. Au final, un meilleur niveau de justice sociale dépend d’une réduction radicale du nombre d’êtres humains, et d’une adaptation de la demande à ce que l’Écosphère terrestre peut fournir de façon durable sur le long-terme, selon les méthodes et le modèle fructueux élaborés par la Terre depuis des éternités.

3) Les écosystèmes terrestres et marins nécessaires pour restaurer la pérennité planétaire

Aujourd’hui, les zones de pêche, les forêts, et les terres agricoles sont en voie d’épuisement ; l’empoisonnement des sols, des eaux et des organismes augmente sans cesse. Des régions immenses sont en cours de désertification. Si l’on prend en compte ces tendances désastreuses, quel est le pourcentage des « géo-écosystèmes » qui devraient être protégés ou restaurés pour retrouver une pérennité écologique ? Certains écologistes holistiques, comme Eugene Odum, proposent que 50% de chacun des écosystèmes majeurs de la Terre soient maintenus ou replacés dans un fonctionnement naturel, acceptant ainsi que les 50% restant soient modifiés à des degrés divers par les activités humaines (agriculture, zones urbaines, industrie). D’autres proposent une proportion d’un tiers laissé à l’état naturel, un tiers pour une agriculture biologique, et un tiers pour les zones urbaines, l’agriculture et l’industrie. Pour être réalistes, tous ces scénarios et d’autres semblables nécessitent une réduction énorme de la population.

4) Etude des émissions de CO2

Encore une autre raison qui justifie le chiffre maximum de moins d’un milliard découle de l’étude des émissions de CO2 par personne dans différents pays. Elle démontre que les niveaux actuels de CO2 sont déjà très au-dessus de ce que le niveau normal devrait être et doivent donc être radicalement réduits pour empêcher la destruction à grande échelle et toujours plus rapide des écosystèmes marins et terrestres et de leur diversité née de l’évolution. Un exemple est le cas du Canada, où l’étude du niveau d’émission de CO2 par personne suggère que la population du pays ne devrait pas dépasser 6 millions, soit un sixième ou un septième de la population actuelle. Cet exemple de calcul écologique n’a pas été examiné par les auteurs du Manifeste. Il confirme néanmoins la conclusion qu’une population mondiale pérenne ne devrait pas dépasser un sixième du chiffre actuel.

5) Nombre de Terres dont ont besoin les êtres humains

Les écologistes estiment qu’actuellement entre deux et quatre planètes Terre seraient nécessaires pour un mode de vie à l’occidentale et pour répondre aux désirs de consommation des 6,5 milliards d’êtres humains qui peuplent la planète. La réalité actuelle est que plus de deux milliards d’êtres humains parmi les plus pauvres causent aussi des dommages écologiques majeurs, dont la déforestation massive, la désertification, l’érosion des sols, l’épuisement des zones de pêche, avec la misère et la pauvreté qui en résultent. Une autre réalité est que d’énormes populations qui ne vivent pas encore selon le mode de vie occidental aspirent à le faire, la Chine, l’Inde ou l’Indonésie n’étant que trois exemples parmi d’autres. En même temps, peu de choses indiquent que la différence entre le mode de vie occidental et celui des nations émergentes va s’atténuer. Si l’on prend en compte cette situation difficile et complexe au niveau global de l’humanité, ainsi que le fait qu’il n’y a aucune chance de trouver d’autres planètes Terre, il en résulte que la population humaine doit être ajustée pour tenir sur la seule Terre qui existe réellement.

6) La première moitié du XIXe siècle comme point de référence pour la pérennité écologique

Les auteurs du manifeste se sont posé la question : quand la population humaine était-elle encore en relatif équilibre avec la capacité de l’Écosphère à lui fournir les moyens de sa survie, sans mettre en danger la capacité de régénération et de renouvellement de la Terre, testée au fil du temps ? La réponse est l’époque du début de la Révolution industrielle, les premières années du XIXe siècle, quand la population humaine tournait autour de 950 millions d’habitants, soit un septième du chiffre actuel. D’autres estimations par des scientifiques ont été plus hautes comme plus basses.

7) Le problème de l’orientation éthique

Il est tout simplement impossible de justifier l’usurpation de vastes surfaces terrestres et marines, leur exploitation, et leur utilisation à des fins utilitaires, tout cela à l’avantage exclusif des êtres humains. Il est tout simplement impossible de justifier l’extermination sans relâche de milliers d’autres espèces issues de l’évolution et de magnifiques écosystèmes tout entiers. Le Manifeste établit les fondations écologiques et éthiques pour un changement radical de notre vision du monde, c’est-à-dire le passage de l’homocentrisme à l’écocentrisme. Ce changement exige également une réduction majeure de la population humaine.
 
La question importante que posent les auteurs du Manifeste est la suivante : comment réduire la population humaine à un chiffre de moins d’un milliard ? Le Manifeste indique que cela se fera grâce à un passage de la vision du monde actuelle, homocentrique (anthropocentrique) à la vision écocentrique décrite dans le Manifeste, nécessairement accompagné par des politiques intelligentes. Ou bien cela se fera de façon inexorable par des pestes, des famines, et des guerres.

 
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